|
||||||||||
|
A] Pénélope à contresens ou l’effectuation à rebours Le
temps de l’effectuation est aussi le temps de la réflexion, l’un
et l’autre étant indissociables. " La
main est action : elle prend, elle crée, et parfois on dirait
qu’elle pense. Au repos, ce n’est pas un outil sans âme, abandonné
sur la table ou pendant le long du corps : l’habitude, l’instinct
et la volonté de l’action méditent en elle, et il ne faut
pas un long exercice pour deviner le geste qu’elle va faire. " En procédant à rebours dans son travail, on en perçoit son envers, sa face cachée. Une succession de gestes invisibles et indécelables permettent ainsi de renverser ou suspendre le temps de la lecture, celle de l’acteur, pendant l’effectuation, comme celle du regardeur, une fois le travail accompli. Marc Rothko par exemple, dans ses peintures de voiles colorés, suspend aussi la nomination du langage, dans l’impossibilité de discerner réellement les couleurs, ou même le nombre de couches successives qui se superposent. Travailler
les matières, les transformer, les modeler, les fabriquer est
une façon de réparer, de " prendre
le monde en réparation " qui
oscille entre fragilité et résistance. Ainsi je déstructure,
dissocie les qualités, la force et l’intensité, aussi
bien des instants captés, que des fibres, des matières
de ma récréation, pour les recomposer, les fondre tous
ensemble dans une nouvelle unité, tout " comme
le peintre dissocie les couleurs, la lumière, et les recompose
dans sa toile. " En fait, la réparation ne s’effectue pas tant au niveau du résultat obtenu que dans l’effectuation, la transformation, le passage d’un état à un autre, qui sera le reflet d’une sensibilité, de la perception d’un instant intime partagé dont je me suis approprié. Dans la matière transformée, je retrouve le spectacle du monde et, comme mon regard a pu arrêter une image, suspendre un instant sibyllin dans son immédiateté, mon geste va arrêter à son tour les mouvements des fibres papier et textile, à la surface de l’eau, celles-ci se retrouvant ainsi emprisonnées les unes dans les autres, dans une volonté et une nécessité de suspendre, dans un instant sans durée, une parcelle d’absolu. Dans la pièce " (V)entre ", l’assemblage du dessin et de la sculpture met en avant des questionnements quant à l’effectuation. Le dessin, normalement travaillé à plat, est ici effectué sur le volume, alors que le papier, constituant la sculpture, est lui d’abord fabriqué à plat pour être ensuite mis en volume. Les tâches sont ainsi inversées dans le sens de leur effectuation. En fait, il y a toujours un va-et-vient entre la mise à l’horizontal et le rabattement vertical. La présentation de cette sculpture est due à une volonté de donner une impression d’une poussée, d’un mouvement partant du sol pour s’élever dans les airs, tourbillonner autour de l’objet, voire même s’infiltrer par une ouverture pour en ressortir par une autre. Degas, dans ses sculptures pour les " Danseuses ", partait lui aussi du sol, donc des pieds, pour construire, constituer son idée - en grec constituer signifie pousser, croître -, chose qu’il n’arrivait pas à faire en dessin. Dans les pièces " ...et vice-versa ", " Recto-verso " ou même " Il était une fois... là ", tout comme Pénélope défaisait la nuit ce qu’elle avait tissé le jour - afin de suspendre sa tapisserie dans un inachèvement - je suspends l’inévitable achèvement de mon travail par une succession de gestes infimes et de retournement successifs. Travailler sur l’envers et l’endroit simultanément, augmente le mystère de son état d’achèvement. Je suis première spectatrice de la pièce qui se joue devant mes yeux et sous mes doigts, tout en étant actrice et metteur en scène à la fois. C’est un sentiment tout à fait enivrant que de pouvoir tenir tous ces rôles en même temps. D’endroit
en envers, on en arrive très vite à rendre apparentes
l’origine, la genèse de la fabrication matérielle du tableau.
Ainsi Buraglio, ou même Daniel Dezeuze
" Regardez
vivre librement les mains, sans l’appel de la fonction, sans la surcharge
d’un mystère - au repos, les doigts légèrement
repliés, comme si elles s’abandonnaient à quelque songe,
ou bien dans l’élégante vivacité des gestes purs,
des gestes inutiles : il semble alors qu’elles dessinent gratuitement
dans l’air la multiplicité des possibles et que, jouant avec
elles-mêmes, elles se préparent à quelque prochaine
intervention efficace. " Dans la démarche de l’artiste Christian Bonnefoi, la notion de réversibilité est présente dans la conception même de l'oeuvre. Le côté principal n'est pas celui que l'on croit, c'est-à-dire qu'il n'est pas ‘‘celui qui se présente d'abord’’ , tout du moins lors de sa réalisation. L'artiste réalise ses oeuvres ‘‘à l'aveugle’’, dans le but de nous donner à voir ce que lui ne voit pas. Une fois son travail terminé, il retourne sa toile, renverse le sens de lecture, et a ainsi le privilège d'en être le premier spectateur. On peut finalement dire
que la pratique de Bonnefoi s'apparente à celle de Pénélope,
par son incessant retour sur son travail. C'est ainsi qu'il rallonge,
par la superposition de ses couches, le moment fatidique de l'achèvement
de l'oeuvre. Le ‘‘point’’ est le point
de couture, médium pour dessiner mais aussi pour méditer.
Le temps de l’effectuation est ainsi le temps du recueillement, de la
réflexion sur ce qui est en train de prendre forme, vie." On
part du mystère incompréhensible des choses,
pour aller au merveilleux mystère de leur expression. "
" Contrairement
à Claudel qui en avait horreur, j’affectionne les points de suspension.
Ils sont la pudeur de la phrase, sa manière de se résigner
à ne jamais être qu’un misérable fragment de l’immense
période universelle... Trois points de trois fois rien, etc. " Les points de suspension
sont présents dans la plupart des titres de mes travaux, et sont
aussi présents graphiquement symbolisés par les traits
en suspens du dessin. Le titre peut permettre de faire attention à
un détail anodin qui prend alors tout son sens et modifie l’ensemble
de la compréhension de l’oeuvre. Il s’agit donc d’analyser l’importance
du titre dans l’appréhension et la compréhension de la
pièce présentée. Dans quelle mesure les points
de suspension peuvent être un moyen supplémentaire pour
mettre en suspens le suspense qui entoure ce qui est donné à
voir ? " Toute
oeuvre littéraire [...] peut être considérée
comme formée de deux textes associés : le corps et
son titre, pôles entre lesquels circule une électricité
de sens. [...] De même l’oeuvre picturale se présente toujours
pour nous comme l’association d’une image [...] et d’un nom, celui-ci
fut-il vide, en attente, pure énigme, réduit à
un simple point d’interrogation. " Dans
toute oeuvre d’art, quelle soit plastique ou littéraire, il y
a une importance primordiale de la présence du rythme, de la
pause, de la scansion, de la suspension, de l’attente, de l’intervalle,
etc... Ainsi, la ponctuation en général, et les points
de suspension en particulier, peuvent être définis comme
" ce qui coupe un continuum temporel. " Couper
un discours, le suspendre, signifie ménager un espace, un interstice ;
c’est jouer entre le visible et l’invisible. " Ponctuer,
c’est d’abord faire du vide, créer de l’espace dans le flot ininterrompu
des sons et des sensations ; affirmer la nécessité
d’une respiration tout aussi physique qu’intellectuelle qui structure
le chaos. " Dans mon travail, les points
de suspension sont figurés par le fil dessinateur qui forme un
trait continuellement suspendu. Le trait représente le rythme
et est aussi le trait d’union entre le visible et l’invisible, entre
le vide et le plein. Une ligne est faîte de points dont chacun
d’entre eux a une existence propre promettant de multiples transformations.
Pour François Cheng, " poser
un point, c’est semer un grain ; celui-ci doit
pousser et devenir... Même pour faire un point, il convient qu’il
y ait du vide dans le plein. C’est alors seulement que le point devient
vivant, comme animé par l’Esprit. "
Pierre Buraglio
dans son oeuvre intitulée " Dessin
d’après... Seurat. Bec du Hoc "
" Dans
la représentation des formes par le trait, une notion importante
est celle du yin-hsien ‘‘Invisible/Visible’’ [...] Elle s’applique surtout
à une peinture paysagiste où l’artiste doit cultiver l’art
de ne pas tout montrer, afin de maintenir vivant le souffle, et intact
le mystère. [...] Cela se traduit par l’interruption des traits,
et par l’omission, partielle ou totale, de figures dans le paysage. " Placé en début de titre, comme dans " ... en face de l’envers du monde " ou " ...et vice-versa ", les points de suspension donnent à imaginer ce qui a bien pu se trouver avant. C’est un fragment de texte qui provient d’ailleurs et qui en a été extrait, mais pourquoi ? Cela force l’imaginaire du lecteur qui se sent obligé de chercher pour comprendre. Placé
au milieu d’un titre, comme dans " Il
était une fois... là ", ou
" Risque
de chute... en suspens " , on peut dire qu’ils
ont pour fonction de suspendre la lecture et l’information immédiate.
Mais malgré ce retard de compréhension du sens, " les
points suspensifs [...] indiquent
que le sens est là, silencieux, en surplomb de leur succession
linéaire. " La ponctuation est une
des marques de sens dans le discours. Elle marque certaines découpes,
y met l’accent, ou elle se substitue aux termes qui font des coupures,
des liaisons . Les points de suspension sont eux comme une respiration.
Ils sont un trait d’union avec ce qui les environne, le début
et la fin d’une phrase, mais ils sont aussi une marque du non/temps
et du non/espace. " C’est bien le
vide qui favorise l’interaction, voire la transmutation, entre Ciel
et Terre, et par là, entre Espace et Temps. Si le Temps est perçu
comme actualisation de l’Espace vital, le Vide, en introduisant la discontinuité
dans le déroulement temporaire, réinvestit, en quelque
sorte, la qualité de l’Espace dans le Temps, assurant ainsi le
rythme juste des souffles et l’aspect total des relations. " Les points de suspension permettent ainsi de rythmer les vides et les pleins, les ombres et les lumières, les formes absentes et présentes, visibles et invisibles, et sont un moyen terme, une sorte de couche limite, d’interface entre tout cela. De
nombreux artistes ont été inspirés par ces trois
minuscules petits points qui semblent insignifiants, notamment Raymond
Queneau qui en a fait un poème
POèME
ASSEZ SERIEUX Tout
cela n’est pas très sérieux " Le
sens, croît-on, porté par le mouvement de la pensée
qui va de l’ignorance au savoir, va de son origine vers sa fin. Les
points de suspension mettent cette finalité en suspens, sans
détourner d’elle. Les autres signes de ponctuation affirment
ce mouvement. " C’est un exercice de style
comme il avait l’habitude d’en faire. On peut constater que les lignes
de points de suspension vont en décroissant, de cinq lignes à
une seule, de plus d’obscurité , de confusion , à moins
. De plus , aucune autre ponctuation, pas même
un point final, ne vient interférer dans l’écriture du
poème. La même interrogation se trouve suspendue tout au
long de la lecture, pour finalement en revenir à la première
information donnée dans le titre à savoir que " tout
cela est assez sérieux ". Mais
" qu’est-ce qu’un point, au fond ?
Un clin d’oeil, un noeud de mouchoir, une petite agrafe. "
|
||||||||||